Pour une nouvelle culture de l’entretien
Projet de recherche Cultural Heritage needs Continuous Care
Par Giacinta Jean, responsable du projet CH needs CC, Francesca Piqué et Flavia Flückiger, SUPSI, Institut matériaux et constructions ; Julian James, Lucia Huguenin et Cécile Roulin, Atelier de restauration Julian James1
Bulletin 1/2026 – Explorer la culture du bâti, 23. Marzo 2026Un projet visant à changer la conservation des biens culturels et à promouvoir l’importance de l’entretien. Des outils techniques et opératifs, ainsi que la sensibilisation du public, seront développés pour favoriser des interventions ponctuelles et régulières qui permettent de réagir rapidement aux problèmes.
Le projet « Cultural Heritage needs Continuous Care » (CH needs CC) aborde des questions culturelles, méthodologiques et pratiques visant à promouvoir une nouvelle culture de la conservation et à redonner à l’entretien l’importance centrale qu’il avait autrefois. Prendre soin, de manière régulière, de notre patrimoine bâti – qui façonne notre histoire et notre culture et contribue à la qualité des espaces dans lesquels nous vivons – constitue une habitude fondamentale mais souvent négligée. Nous nous sommes demandé pourquoi l’entretien du patrimoine culturel bâti est largement reconnu comme nécessaire en théorie, mais peu mis en œuvre dans la pratique. Pourquoi existe-t-il si peu d’exemples d’entretien réussi, alors que les problèmes de conservation liés et aggravés par le manque d’entretien sont si nombreux ? Et surtout, que pouvons-nous faire pour changer cette situation et créer une nouvelle approche culturelle capable de produire des exemples d’entretien réussis et durables ? Le projet concerne le patrimoine bâti ainsi que ses surfaces décorées, telles les peintures murales, ou les décorations en pierre ou en stuc. Ce patrimoine est généralement fragile et vulnérable. Il est exposé à de nombreux risques, principalement liés à l’utilisation publique et aux facteurs environnementaux (en constante augmentation) qui compromettent son état.

Dans le cadre du projet « Cultural Heritage needs Continuous Care », plusieurs ateliers sont organisés. Le premier, qui s’est tenu à Lucerne, portait sur le rôle de l’entretien dans la conservation du patrimoine culturel bâti en Suisse. © SUPSI
Des résultats positifs et durables pour sa conservation ne peuvent être obtenus que par une approche régulière et préventive. Les interventions ponctuelles et urgentes, réalisées uniquement après l’apparition de dommages, n’apportent pas les mêmes avantages à long terme. Elles entraînent la perte des matériaux d’origine et un coût plus élevé (voir les Principes pour la conservation du patrimoine culturel bâti en Suisse, Zurich 2007, art. 3.3).
Bien que les lignes directrices, l’expertise professionnelle multidisciplinaire et les connaissances techniques soient essentielles au développement d’une culture de l’entretien, elles ne suffisent pas si l’on n’a pas la possibilité ou la détermination de les mettre en pratique constamment. Le soutien de l’ensemble de la société (en particulier des professionnels et des propriétaires) est fondamental pour obtenir un changement réel et durable. C’est précisément cet objectif ambitieux que notre projet vise à atteindre.
D’une part, un processus méthodologique (lignes directrices) sera élaboré afin d’encourager la mise en œuvre de plans d’entretien, tout en identifiant les principaux obstacles qui rendent leur élaboration difficile. D’autre part, le projet offrira l’occasion de former un réseau d’experts et de personnes engagées, constituant un support concret et pratique pour les propriétaires et les responsables. Les résultats du projet seront utilisés par la Commission fédérale des monuments historiques comme base pour préparer un document de politique nationale.

Exemple de manque d’entretien. Les interventions ponctuelles et urgentes, réalisées uniquement après l’apparition de dommages, entraînent la perte des matériaux d’origine et un coût plus élevé. © SUPSI
Dans une approche « bottom-up », plusieurs « Cultural Heritage Living Labs » (CH-LL) seront organisés au cours du projet, avec la participation active des différentes parties intéressées : propriétaires, responsables du patrimoine culturel au niveau cantonal ou local, conservateurs-restaurateurs, architectes, artisans, universitaires, ONG et grand public. Ces Living Labs permettront d’impliquer les différents partenaires dans la conception, la réflexion théorique et la mise en œuvre de plans d’entretien, tout en contribuant à la création d’un réseau de compétences et de personnes sensibilisées à promouvoir une culture durable de l’entretien du patrimoine bâti.
Entre diversité cantonale et nécessité d’un langage commun
Le premier CH-LL a eu lieu à Lucerne le 31 octobre 2025. Les documents distribués pour sa préparation sont disponibles sur le site web chneedscc.ch (sous la rubrique « outils ») en quatre langues. Les objectifs de l’atelier étaient de présenter le contexte législatif, financier et administratif dans lequel s’inscrit l’entretien du patrimoine culturel bâti en Suisse, d’analyser les définitions actuellement en vigueur des termes « entretien », « conservation » et « restauration », de proposer l’introduction d’une terminologie commune et de mettre en évidence les facteurs qui influencent positivement ou négativement l’introduction de plans d’entretien, afin de cibler les mesures prioritaires sur lesquelles concentrer le travail futur.
Ce moment de réflexion commune a contribué au développement d’un des premiers objectifs du projet : analyser comment le concept d’entretien est défini dans la législation relative à la protection du patrimoine culturel des différents cantons suisses, comment il s’inscrit dans le processus de conservation et comment il est financé.

Église de Santa Maria in Selva à Locarno avant l’entretien de la toiture (mars 2011). © SUPSI

Après l’entretien de la toiture (juin 2011). © SUPSI
Pour préparer la discussion, un questionnaire a été envoyé à l’été 2025 à tous les offices cantonaux de conservation des monuments historiques. Nous avons demandé aux participants d’indiquer si et comment les activités de contrôle et d’entretien sont prévues dans les législations sur les biens culturels et sur les constructions ; si des définitions sont données pour les activités de contrôle, d’entretien, de conservation et de restauration, et lesquelles ; si des mesures de soutien financier sont prévues, et lesquelles ; et enfin quelles sont les conditions favorisant ou freinant l’entretien et sur quels aspects il est important de travailler à l’avenir.
Le sondage a été complété par 22 cantons sur 26 (un succès notable qui témoigne de l’intérêt marqué pour ces thèmes). Des échanges successifs avec les participants ont permis de mieux comprendre et contextualiser certaines réponses. Comme on pouvait s’y attendre, les résultats du questionnaire montrent que, d’un point de vue législatif, la situation en Suisse varie considérablement d’un canton à l’autre, non seulement entre Genève et Saint-Gall, mais aussi entre Zurich et Zoug. Les contextes politiques et les relations entre cantons et communes diffèrent également, de même que les ressources financières et humaines. Certaines références à l’entretien (notamment l’obligation pour les propriétaires de maintenir leur bâtiment en bon état) sont encadrées par la législation sur les constructions, tandis que d’autres relèvent de la législation sur la protection des biens culturels. Les modalités de financement sont également très variées et il n’est pas toujours obligatoire de signaler les travaux d’entretien effectués sur un bâtiment protégé.

Travail en équipe sur le thème « Le droit des biens culturels : contrôle et entretien » lors du « Cultural Heritage Living Lab » à Lucerne. © SUPSI
Dans le cadre de ce projet, nous avons décidé de ne pas entrer dans les détails des questions législatives pour des raisons de temps et de compétences, mais nous espérons que la mise à disposition d’un cadre synthétique sur la situation actuelle pourra faciliter les comparaisons entre cantons et aider à mieux comprendre le contexte administratif dans lequel nous opérons.
Bien plus lié aux objectifs du projet, et sujet d’une discussion animée, est le thème de la définition d’« entretien ». Les réponses au questionnaire ont révélé avec surprise qu’il n’existe pas de définition unique en Suisse. Que signifie donc ce terme ? Dans la pratique actuelle, le mot « entretien » est souvent confondu avec : « conservation », qui correspond à une intervention conçue spécifiquement pour résoudre un problème et qui s’appuie sur des études diagnostiques (analysant les problèmes, leurs causes et les mécanismes de dégradation) et d’essais préliminaires et qui est effectuée dans un délai déterminé ; « réparation », qui peut faire partie de l’entretien mais ne s’y limite pas ; « embellissement », qui vise une amélioration de l’aspect pour des raisons esthétiques. L’entretien, au contraire, a pour objectif de préserver dans le temps l’état de conservation d’un bien. Il se caractérise par des contrôles réguliers, des activités répétitives et planifiées et ne nécessite que des ressources financières limitées.

L’atelier a permis de recueillir des réponses aux questions d’entretien permanent du patrimoine culturel. © SUPSI
Ces incertitudes terminologiques nuisent à l’objectif de diffuser une culture commune. Le CH-LL a permis une réflexion de groupe sur l’utilité d’arriver à une définition et, le cas échéant, sur celle qui pourrait être adoptée. Arriver à une communication claire, fondée sur des définitions convenues des notions fondamentales et de la terminologie, constitue un des résultats essentiels du projet.
Enfin, le questionnaire demandait aux responsables des offices de conservation des monuments historiques d’indiquer les facteurs favorisants ou freinant les activités d’inspection et d’entretien. Le CH-LL a permis de discuter en détail les quatre réponses retenues comme les plus importantes par la majorité des participants :
– la sensibilisation des propriétaires : nous avons discuté des actions à mettre en place et des parties à impliquer ;
– la collaboration entre organismes publics, experts et communautés : nous avons a discuté de la manière de clarifier cette collaboration et comment identifier les personnes concernées ;
– le partage des bonnes pratiques et des lignes directrices : nous avons réfléchi à ce qui serait utile d’avoir et à la mise en œuvre ;
– les compétences techniques et professionnelles : nous avons discuté de quelles sont les compétences, comment les acquérir et qui peut les favoriser.
Le compte rendu des discussions du CH-LL est en cours d’élaboration. Le projet « Cultural Heritage needs Continuous Care » continue quant à lui d’évoluer. L’équipe de recherche s’occupe actuellement de la première étude de cas sur le thème de l’entretien des œuvres d’art publiques. Toutes les activités en cours peuvent être suivies sur le site web www.chneedscc.ch et sur la page Instagram chneedscc.
1 L’envergure du projet implique la collaboration de professionnels aux compétences diverses et complémentaires. L’équipe de recherche est composée de : Giacinta Jean, Francesca Piqué et Flavia Flückiger du secteur conservation et restauration de l’Institut matériaux et constructions (SUPSI-IMC) ; Luca Morici, Rebecca Bertero et Alessandro Plantera de l’Institut Design (SUPSI-IDe) et Francesca Cellina de l’Institut de durabilité appliquée à l’environnement bâti (SUPSI-ISAAC) pour la communication et l’organisation des Living Labs ; Julian James, avec ses collaboratrices Lucia Huguenin et Cécile Roulin, pour les pratiques de conservation-restauration.