Cela n’a pas toujours été le cas…
Projet de recherche sur la transformation de la vie rurale dans le Mittelland
Par Prof. Marie-Joëlle Kodjovi, HES-SO Valais-Wallis, Prof. Marion Sauter, Haute école spécialisée bernoise, Linda Imhof, Haute école spécialisée bernoise, et Adrien Berset, HES-SO Valais-Wallis
Bulletin 1/2026 – Explorer la culture du bâti, 23. Marzo 2026Longtemps centrale dans l’imaginaire suisse, l’économie alpestre bénéficie d’une forte reconnaissance patrimoniale. À l’inverse, le Plateau reste peu étudié. Un projet PNR 81 analyse les mutations des fermes et de leurs ensembles bâtis, afin de renouveler le regard porté sur l’agriculture moderne et sa valeur culturelle.
Le Plateau suisse représente environ 30 % de la superficie du pays et s’étend de la Thurgovie à Genève. Il constitue le principal espace agricole de la Suisse, souvent désigné comme son « grenier », et contribue de manière décisive à la production et au chiffre d’affaires du secteur agricole. Dans le même temps, il abrite près des deux tiers de la population suisse et concentre une part majeure des dynamiques urbaines et économiques. À l’exception de Bâle, toutes les anciennes cités-États suisses s’y situent. Depuis l’industrialisation, ces villes ont connu une croissance soutenue, donnant lieu, dès la fin du XIXe siècle, à une urbanisation périphérique progressive, puis, à partir du milieu du XXe siècle, à la formation d’agglomérations.
Cette proximité structurelle entre espaces agricoles productifs, centres urbains historiques et zones périurbaines en expansion constitue le cadre dans lequel s’inscrivent les transformations des fermes du Plateau. Les améliorations foncières, la mécanisation et l’aménagement du territoire ont profondément réorganisé le paysage rural. De nombreux bâtiments de fermes villageoises ont ainsi été abandonnés au profit d’exploitations exodales (Aussiedlerhöfe), que l’on peut traduire par « fermes de colonisation », implantées hors des noyaux villageois, au cœur des terres agricoles. Les bâtiments de ces exploitations témoignent d’une évolution fonctionnelle et technique propre à la modernisation agricole du XXe siècle. La pression démographique, conjuguée aux changements structurels de l’agriculture, demeure aujourd’hui encore un défi majeur pour cette région.
Sur la période considérée, de la fin du XIXe siècle à nos jours, l’agriculture a progressivement perdu de son poids dans l’économie nationale. La diminution du nombre d’exploitations agricoles, de l’ordre de 80 %, s’inscrit dans des transformations structurelles de long terme, liées à la transition de l’économie nationale de l’agriculture vers l’industrie, puis vers une économie de services, à la hausse de la productivité du travail agricole, à la mondialisation et à l’évolution des modes de consommation. Ces dynamiques ont été accompagnées par des politiques agricoles orientées vers la rationalisation et la compétitivité. Au cours des dernières décennies, les innovations technologiques, le changement climatique et l’évolution des cadres réglementaires ont encore accéléré la transformation des espaces ruraux et des formes du bâti agricole.
Ballenberg, la conservation des monuments et la recherche sur les fermes
Les représentations de l’agriculture suisse restent largement structurées par des images traditionnelles, tandis que les formes issues de la modernisation agricole du XXe siècle demeurent peu reconnues comme objets culturels et architecturaux. La ferme présentée en 1954 lors de la 11ᵉ Exposition suisse d’agriculture, de sylviculture et d’horticulture (SLA) à Lucerne, puis transférée à Reidermoos (LU), illustre de manière emblématique le décalage entre les modèles agricoles promus au milieu du XXe siècle et les trajectoires effectives des exploitations dans le contexte contemporain. Présentée à l’époque comme un modèle économique d’avenir, cette exploitation est aujourd’hui une petite ferme à temps partiel. Le fait que cet ensemble, agrandi par la suite, existe encore, constitue une exception remarquable. Les premières prospections menées dans le cadre du projet soulignent l’urgence de documenter les fermes modernes, non en vue d’un classement patrimonial systématique, mais afin de prévenir la perte rapide de connaissances sur l’histoire culturelle rurale du XXe siècle, fragilisée par des transformations souvent peu documentées.

Gsteighof, Reidermoos (LU), 1955 : dans l’étable construite lors de la « Bauernlandi », la structure porteuse et les mangeoires sont adaptées les unes aux autres. © Cyrill Schmidiger
L’image dominante de la Suisse rurale est fortement influencée par le musée en plein air de Ballenberg, ouvert en 1978, qui met en scène une agriculture antérieure à la motorisation. Cette valorisation muséale des fermes historiques a contribué de manière décisive à leur reconnaissance patrimoniale par la conservation des monuments. Elle s’est toutefois concentrée principalement sur des édifices anciens et architectoniquement remarquables, laissant largement dans l’ombre les ensembles plus ordinaires et fonctionnels, ainsi que les formes bâties issues des transformations agricoles du XXe siècle. De même, la protection des sites construits, telle qu’opérée notamment par ISOS, porte avant tout sur des ensembles villageois ou des structures bâties cohérentes à l’échelle du site, sans se focaliser sur la ferme en tant qu’unité architecturale autonome et productive. Cette focalisation contribue à un angle mort patrimonial, alors même que ces bâtiments sont essentiels à la compréhension des évolutions récentes de la ruralité suisse.
Dans le champ scientifique, la recherche sur les fermes (Bauernhausforschung), forte de 39 publications, a aussi durablement façonné l’image de l’agriculture, en se concentrant principalement sur les typologies, les modes de construction et les bâtiments historiques. Ce n’est que tardivement que cette approche a été élargie à l’analyse du contexte fonctionnel et des trajectoires économiques des exploitations. Le projet PNR 81 s’inscrit dans cette continuité tout en proposant un renouvellement méthodologique, que l’on pourrait qualifier de « recherche sur les fermes 2.0 », visant à documenter systématiquement les ensembles bâtis agricoles récents situés notamment hors des centres urbains, et à analyser leurs trajectoires de transformation à l’aune de facteurs économiques, réglementaires, technologiques, sociaux, mais aussi de la mondialisation et de l’adaptation au changement climatique.

Erlenhof, Möhlin (AG), 1963 : une extension permet désormais le passage avec un tracteur. © Cyrill Schmidiger
Construire sans architecte
Les fermes historiques, aujourd’hui valorisées comme des éléments du patrimoine rural, ont été construites par des artisans expérimentés, porteurs de savoir-faire transmis sur plusieurs générations. Avec l’institutionnalisation des sciences agricoles au milieu du XIXe siècle, les priorités se sont déplacées vers la fonctionnalité, l’augmentation des rendements et la rentabilité, sans qu’il soit nécessaire de recourir à des architectes.
Cette orientation a été renforcée par la fondation, en 1918, de l’Association suisse pour l’industrie et l’agriculture (SVIL) qui a largement confié la planification des bâtiments agricoles à des fabricants spécialisés. Dans ce contexte dominé par des logiques industrielles et fonctionnelles, l’exemple de Walter Maria Förderer constitue une exception notable. Figure majeure du brutalisme suisse, connu notamment pour ses édifices religieux et projets d’envergure tels que le centre paroissial Heiligkreuz à Coire (GR), il est probablement le seul « architecte vedette » à avoir jamais réalisé une ferme. En 1969, il conçoit la ferme Heerenberghof près de Thayngen (SH) comprenant l’une des premières étables à stabulation libre de Suisse ainsi qu’une maison d’habitation double, occupée respectivement par la famille de l’architecte et celle de son beau-frère, exploitant agricole. La préservation de cet ensemble tient à une combinaison de facteurs, parmi lesquels l’abandon de l’élevage bovin en 2004 a joué un rôle important en limitant les transformations ultérieures.

Schlatthof, Wolfwil (SO), 1964/1994 : 30 ans après sa construction, le passage au bio et à la stabulation libre a nécessité une extension à grande échelle. © Cyrill Schmidiger
Les premières observations du projet suggèrent que les bâtiments agricoles datant de la seconde moitié du XXe siècle ne subsistent durablement que lorsqu’ils ont été retirés de leur usage initial. Ceux qui restent en activité ont souvent fait l’objet de transformations importantes pour répondre aux normes environnementales et de protection des animaux, ou pour optimiser les processus de travail. Nombre d’entre eux ont été remplacés par de nouvelles constructions, ce qui contribue à une vulnérabilité structurelle du bâti agricole hérité du XXe siècle.
Ces constats interrogent l’appartenance de ces bâtiments à la culture architecturale. Alors que l’architecture de qualité est fréquemment associée à des figures prestigieuses, les critères contemporains de la Baukultur – gouvernance, fonctionnalité, environnement, économie, diversité, contexte, genius loci et beauté – offrent un cadre permettant également d’appréhender des fermes isolées et des ensembles conçus sans architecte. L’un des enjeux du projet est ainsi d’analyser cette tension entre traditions artisanales et logiques industrielles, et d’ouvrir dans le contexte actuel de la réutilisation et de l’économie circulaire, un champ de recherche interdisciplinaire peu exploré.

Étable, Wolfwil (SO), 2013 : la construction ouverte en acier semble multifonctionnelle et n’a plus aucun rapport avec une étable ancienne. © Cyrill Schmidiger
Regards croisés entre histoire culturelle de la construction et économie territoriale
Depuis l’industrialisation, les facteurs qui façonnent la vie rurale se sont fortement diversifiés, donnant lieu à une évolution non linéaire marquée par des ruptures. L’entrée en vigueur de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT) en 1979 a profondément influencé l’organisation spatiale des exploitations agricoles, en reconfigurant les conditions de leur développement sous l’effet croissant des exigences de protection du paysage et de l’environnement. Les effets de ces cadres réglementaires sur la durabilité économique et fonctionnelle des fermes n’ont toutefois été que peu étudiés en Suisse.
Parallèlement, le concept de « nouvelle ruralité », issu de l’économie, décrit la transformation multifonctionnelle des espaces ruraux face à la mondialisation et aux mutations économiques. Cette évolution s’accompagne de changements sociaux et culturels liés à l’urbanisation, aux migrations et à l’évolution des modes de vie. Dans cette perspective, le projet appréhende les fermes à la fois comme des objets architecturaux inscrits dans un paysage culturel et comme des lieux d’activité économique qui structurent les modes de vie, en mettant en dialogue ces deux dimensions complémentaires.
Perspectives du projet
Après quelques mois de mise en œuvre, le projet est entré dans la phase de recueil des données empiriques. Une contribution complémentaire a été accordée au projet associé The Financing Complex: The Influence of Funding Instruments on Rural Architecture, afin d’approfondir le rôle des instruments de financement dans l’évolution du bâti agricole.
Un inventaire des fermes du Mittelland est en cours d’élaboration. Il servira de base à la sélection et réalisation des études de cas approfondies permettant d’analyser et comparer les trajectoires de transformation des fermes.
Le projet adopte une approche intégrée des interactions entre cadres réglementaires, dispositifs de financement, dynamiques économiques et représentations sociales de la ruralité. Il vise à dégager des pistes pour accompagner l’adaptation et la requalification de l’infrastructure agricole face aux défis contemporains, notamment en matière de sécurité alimentaire, de changement climatique et de transition énergétique.
Il entend ainsi contribuer à une relecture du patrimoine rural du XXe siècle. Les résultats seront valorisés à travers deux ateliers réunissant chercheurs et chercheuses et praticiens et praticiennes, des publications scientifiques, des évènements sur des marchés, ainsi qu’une exposition réalisée en collaboration avec le musée en plein air de Ballenberg.
Bibliographie
Les prospections préparatoires sont publiées sur www.architekturbibliothek.ch.
Juri Auderset, Peter Moser, Die Agrarfrage in der Industriegesellschaft. Wissenskulturen, Machtverhältnisse und natürliche Ressourcen in der agrarisch-industriellen Wissensgesellschaft (1850–1950), Köln 2018.
Paul Cloke, Terry Marsden, Patrick Mooney (éd.), Handbook of rural studies, London/Thousand Oaks 2006.
Benno Furrer, « Agrarmodernisierung und landwirtschaftliche Bauten des 20. Jahrhunderts », in : Roland Flückiger-Seiler et al., Die Bauernhäuser des Kantons Solothurn, Die Bauernhäuser der Schweiz 36, Basel 2019, pp. 257-279.
Benno Furrer, « Landwirtschaftliche Bauten und ihre Nutzung: Innovationen im Stall- und Scheunenbau der deutschsprachigen Schweiz 1850–2000 », in : Arbeitskreis für Hausforschung (éd.), Keltern, Brauen, Brennen – Baulichkeiten der Produktion und der Lagerung, Jahrbuch für Hausforschung 67, Petersberg 2018, pp. 303-322.
Hansueli Hermann, Bauern im Wandel. Agrarischer Strukturwandel, bäuerliches Verhalten und bewusstseinsmässige Verarbeitung am Beispiel einer Agglomerationsgemeinde (Küsnacht ZH) 1945–1980. Zürich 1990.
Robert Kruker: « Agrarmodernisierung, Bodenverbesserungen und Meliorationssiedlungen », in : Armin Eberle et al., Die Bauernhäuser des Kantons St. Gallen, Die Bauernhäuser der Schweiz 35.2, Basel 2018, pp. 709-795.
Peter Moser, Der Stand der Bauern: bäuerliche Politik, Wirtschaft und Kultur gestern und heute, Frauenfeld 1994.